Article écrit par Alice Cibois et Laurent Vallotton

De très nombreuses utilisations scientifiques

Les œufs constituent des preuves de la présence des espèces mais aussi et surtout des preuves de leur reproduction (une information que les oiseaux empaillés ne donnent pas). La taille des œufs et des pontes renseigne sur l’évolution de la fécondité et la fécondité passée de certaines espèces. Les lieux et dates de collecte renseignent sur leurs aires et leurs périodes de reproduction anciennes. Les pontes d’espèces communes, quand elles consistent en de longues séries temporelles (jusqu’à 200 ans) – avec une large couverture géographique – peuvent être utilisées pour étudier les changements et souvent les détériorations sur le long terme de l’habitat et du climat, ainsi que du comportement reproducteur des oiseaux. Plus récemment, l’utilité des collections d’œufs a augmenté avec la disponibilité de technologies analytiques avancées, notamment la microscopie électronique à balayage, la spectrophotométrie, plusieurs types de spectroscopie, la chromatographie, la photogrammétrie, le séquençage génétique et les analyses d’isotopes stables.
On a, par exemple, pu montrer que la température et l’humidité ont une influence au cours du temps sur la taille des œufs, que les couleurs des œufs sont influencées par les espèces parasites (comme le Coucou gris et bien d’autres oiseaux parasites) et peuvent indiquer la qualité d’une femelle, que l’ADN conservé dans la coquille et la membrane est exploitable pour les analyses phylogénétiques et taxonomiques, que l’étude des isotopes inclus dans la coquille a permis d’en savoir plus sur les sites de nourrissage des oiseaux de mer ainsi que sur des paléo-environnements. Les coquilles emmagasinent également des polluants dont l’analyse permet de mettre en évidence l’effet des pratiques agricoles, comme ce fut le cas avec le DDT.

Deux œufs d’espèces éteintes issues de la collection de Werner Haller : Océanite de Guadalupe Oceanodroma macrodactyla, récolté sur l’île de Guadalupe (Mexique) le 4 mars 1886 (à g.) et Pigeon migrateur Ectopistes migratorius récolté à Lake City dans le Minnesota (Etats-Unis) le 6 mai 1885 (à d.). Photos P. Starosta

Le top 20 des plus grandes collections du monde

Les deux premières institutions de la liste ci-dessous conservent à elles seules près de 40% du patrimoine oologique mondial. Avec près de 19 000 pontes conservées dans ses murs (soit plus de 60 000 œufs), le Muséum de Genève abrite la plus importante collection de Suisse d’œufs d’oiseaux et figure respectivement au 12e et 18e rang des plus grandes collections d’Europe et du monde.

Muséum Ville/Pays Nb pontes Nb oeufs (estimation)
1 The Natural History Museum BMNH/NHM Tring, UK 450000 1350000
2 Western Foundation of Vertebrate Zoology WFVZ Camarillo, USA 275000 825000
3 Zoologisches Forschungsinstitut und Museum Alexander Koenig ZFMK  Bonn, Allemagne 60000 180000
4 Museum für Naturkunde ZMB or ISZ  Berlin, Allemagne 50000 150000
5 National Museums of Scotland NMSE/RSM Edinburgh, UK 45000 135000
6 Naturalis, Nationaal Natuurhistorisch Museum RMNH Leiden, Pays-Bas 39459 118377
7 Delaware Museum of Natural History DMNH Wilmington, USA 36773 110319
8 National Museum of Natural History NMNH Washington, D.C., USA 31329 93987
9 Finnish Museum of Natural History ZMUH Helsinki, Finlande 31000 93000
10 Naturhistoriska Riksmuseet
NRM
Stockholm, Suède 29000 87000
11 San Bernardino County Museum Redlands, USA 28042 84126
12 Hungarian egg collections Hongrie 23945 71835
13 Zentralmagazin Naturwissenschaftlicher Sammlungen, Martin Luther University Halle-Wittenberg MLUH Halle (Saale), Allemagne 21000 63000
14 Field Museum of Natural History FMNH Chicago, USA 20947 62841
15 Australian Museum AM Sydney, Australie 20000 60000
16 Staatliches Naturhistorisches Museum SNMB  Braunschweig, Allemagne 20000 60000
17 Zoologicheskii Institut ZISP Saint Pétersbourg, Russie 20000 60000
18 Muséum d’Histoire Naturelle de Genève MHNG Genève, Suisse 18571 61798
19 Zoologisk Museum ZMUC Copenhague, Danemark 17000 51000
20 American Museum of Natural History AMNH New York, USA 16679 50037

 

Avantages et inconvénients

Bien que fragiles, les œufs sont plus faciles à conserver que les peaux car ils ne sont pas la cible d’attaques par les ravageurs et craignent peu l’humidité ou les variations de température. Néanmoins, dans les décennies qui ont suivi le début de la réglementation de la collecte d’œufs dans les années 1930-1960, un préjugé contre la collecte d’œufs historiques peut avoir conduit à une utilisation relativement faible des collections par les chercheurs, particulièrement en Angleterre. Le fait que certaines collections rassemblées par des amateurs se soient avérées peu fiables scientifiquement a certainement aussi été un frein à la recherche. Aussi, comme il est difficile après coup d’avoir une certitude quant à l’identification de l’espèce qui a pondu l’œuf, des problèmes d’analyse peuvent se poser. Ces difficultés peuvent toutefois être contournées le cas échéant via des tests génétiques (pour l’identification) ou des tests isotopiques (pour la provenance).

Distribution d’abondance par décennie des 313 209 pontes d’oiseaux collectées entre 1800 et 2017, à partir d’une sélection de collections disponibles en ligne ou mises à disposition par les conservateurs (WFVZ-USA, RMNH-Pays-Bas, FMNH-USA, MNHG-Suisse, AMNH -USA, NMBE-Suisse, CAS-USA), et de 40 musées d’Amérique du Sud et du Nord et d’Europe. La réglementation sur la collecte des œufs dans les années 1930-1960 explique en partie l’aplatissement de la courbe dès cette période.

L’avenir des collections d’œufs

Les collections d’œufs des musées continuent de s’enrichir par des dons de spécimens anciens, mais très peu d’institutions collectent encore des œufs, bien que cela soit possible dans certains pays pour des espèces communes. Cependant, la richesse des collections actuelles permet d’envisager de nombreuses études dans le futur. La digitalisation des collections et leur mise en ligne a permis de soumettre des collections entières à la sagacité de la communauté scientifique, occasionnant un bond dans l’amélioration de la qualité des informations associées. Ce travail reste toutefois assez lacunaire, particulièrement pour les collections d’Amérique du Sud. A Genève, la collection est entièrement digitalisée et en grande partie photographiée, et la mise en ligne fait partie des projets prioritaires pour les années à venir.

Le cas de la collection d’œufs de Werner Haller

En 2007, Mme Margrit Haller, veuve de Werner Haller, nous signalait son envie de vendre la collection de son mari décédé en 1980. Avec environ 30 000 œufs, cette collection privée comptait autant d’œufs que la collection de Muséum de Genève, pourtant réputée la plus importante de Suisse.

Portrait de Werner Haller (1913-1980)
Le cabanon qui abritait la collection d’œufs de Werner Haller (1813-1980) à Rothrist AG. 18.5.2007. Photo L. Vallotton/Muséum Genève

Acquise par le Muséum de Genève en 2011, cette collection a été depuis entièrement intégrée et photographiée. Elle a notamment servi à la création de documents sur l’identification des œufs et l’illustration de nombreux articles. Elle a fait l’objet d’expositions et constitue la base de l’ouvrage « Œufs » du photographe naturaliste Paul Starosta paru en 2018.

Une série d’images illustrant le livre « Œufs » de Paul Starosta et Laurent Vallotton (éditions 5 Continents). L’ouvrage présente les œufs d’environ 200 espèces d’oiseaux – des plus beaux aux plus rares – issus de la collection de Werner Haller. (voir ici et ici)

Importance de la collection d’œufs de W. Haller dans la collection d’œufs du Muséum de Genève

La collection du Muséum a été pratiquement doublé suite à l’achat de la collection Haller. Cette dernière n’a toutefois apporté qu’une seule nouvelle espèce à la collection existante : l’Océanite de Gadalupe Oceanodroma macrodactyla, une espèce d’oiseau de mer aujourd’hui éteinte.

Les 13 armoires contenant la collection Haller ont été réceptionnées au Muséum en 2010 par Manuel Ruedi, mammalogiste conservateur des vertébrés et Alice Cibois, ornithologue chargée de recherche. Photo P. Wagneur/Muséum Genève

Proportion des oeufs de la collection Haller dans la collection générale d’oeufs du Muséum

Nombre de pontes (coll. MHNG) 18571
 Nb de pontes (coll. Haller)  8513 (46%)
Nombre d’œufs (coll. MHNG) 61798
Nb d’œufs (coll. Haller)    29235 (47%)
Nombre d’espèces (coll. MHNG) 1832
 Nb d’espèces (coll. Haller) 1050 (57%, dont une seule nouvelle espèce pour la collection générale)

 

Un des 288 tiroirs qui composent la collection Haller. Chaque boîte contient en principe une ponte complète. Photo P. Wagneur/Muséum Genève
La collection Haller comprend 221 pontes de Coucou gris Cuculus canorus. On en voit ici 48, associées avec la ponte de leur hôte. Photo P. Wagneur/Muséum Genève
Œufs d’Émeus d’Australie Dromaius novaehollandiae (noirs), de casoars Casuarius sp. (verts) et de Kiwi de Mantell Apteryx mantelli (blancs). Photo P. Wagneur/Muséum Genève

Article scientifique : Marini, M. A, Hall, L., Bates, J., Steinheimer, F. D., McGowan, R., Silveira, L. F., Lijtmaer, D. A., Tubaro, P. L., Córdoba-Córdoba, S., Gamauf, A., Greeney, H. F., Schweizer, M., Kamminga, P., Cibois, A., Vallotton, L., Russell, D., Robinson, S. K., Sweet, P. R., Frahnert, S., Corado, R. & Heming, N. M. (2020): The five million bird eggs in the world’s museum collections are an invaluable and underused resource. The Auk 137: 1-7.

Laisser un commentaire