Les cœlacanthes

Les cœlacanthes sont des poissons iconiques qu’on croyait disparus depuis des millions d’années jusqu’à ce qu’un spécimen vivant fût pêché en Afrique du Sud en 1938. On qualifie souvent ces animaux de « fossiles vivants » car leur évolution est plutôt lente  malgré l’existence d’espèces exceptionnelles à la morphologie aberrante. Ces poissons sont également célèbres pour leur proximité évolutive avec les vertébrés à pattes (les tétrapodes), c’est-à-dire avec les amphibiens, les reptiles, les oiseaux et les mammifères, y compris les humains.

Le Mésozoïque, l’Ere géologique qu’on nomme également l’Ere Secondaire ou l’« Age des dinosaures », est cette longue période qui s’étend de -252 à -66 millions d’années pendant laquelle s’égaillaient les dinosaures, mais aussi de nombreuses espèces de reptiles marins, de reptiles volants et… d’assez nombreux cœlacanthes.

Duria Antiquior est la première représentation d’une scène de vie au Mésozoïque dessinée en 1830 par le géologue et paléontologue britannique Henry De la Beche. Des reproductions de cette figure ont été vendues au bénéfice de Mary Anning, la célèbre chercheuse de fossiles du sud de l’Angleterre qui découvrit de nombreuses espèces de reptiles et de poissons. La scène ne montre pas de dinosaure, dont les premiers fossiles avaient pourtant été découverts quelques années auparavant, car elle représente uniquement des animaux marins trouvés dans la région de Lyme Regis. N’y figurent pas non plus des cœlacanthes car les premiers fossiles de ces poissons seront découverts dans ce gisement une trentaine d’années plus tard.

Latimeriiidés et mawsoniidés

Parmi les cœlacanthes du Mésozoïque, la majorité d’entre eux appartiennent à deux familles. Ce sont d’une part les latimeriidés, la famille dont fait partie le seul genre vivant Latimeria, et d’autre part les mawsoniidés, une famille qui a probablement disparu il y a 66 millions d’années en même temps que les dinosaures, et dont il est question dans ce billet. Pour la petite histoire, les noms de ces deux familles sont dérivés des patronymes de deux personnages : Marjorie Courtenay-Latimer (1907-2004), la conservatrice du musée d’East London en Afrique du Sud qui a découvert le cœlacanthe actuel Latimeria, et Joseph Mawson (1830 ou 1829,-1927), un ingénieur britannique en charge de la construction du réseau de chemin de fer au Brésil et amateur de fossiles.

Il est bon de se souvenir que derrière les noms donnés aux animaux et aux plantes se cachent les histoires parfois pittoresques des femmes et des hommes qui les ont découverts et étudiés.

A gauche, Marjorie Courtenay-Latimer (1907 – 2004) (Wikipedia) qui a donné son nom à la famille des Latimeriidae ; à droite, l’unique photographie connue de Joseph Mawson (1830 ou 1829, – 1927) (d’après Maisey, 2015) qui a donné son nom à la famille des Mawsoniidae.

Les mawsoniidés sont des cœlacanthes qu’on connaît depuis le Trias, il y a plus de 200 millions d’années. Dès le début de leur histoire, ces poissons ont apprécié tant les eaux douces que les eaux marines. Les premières espèces étaient relativement petites, mais rapidement certaines espèces deviennent grandes, voire géantes. Un travail en cours, dont Muséumlab se fera prochainement l’écho, montre que plusieurs mawsoniidés ont atteint, voire dépassé les 5 mètres de longueur, ce qui les rangent parmi les plus grands poissons d’eau douce connus (seuls certains esturgeons actuels peuvent dépasser cette taille.)

Les cœlacanthes mawsoniidés, en bas, sont parmi les plus grands poissons d’eau douce connus, avec certains spécimens pouvant dépasser 5 mètres de long. Le beluga (Huso huso), en haut, est un poisson vivant dans les eaux douces et marines encore plus grand qui peut approcher les 8 mètres de long. Cette espèce est en danger critique d’extinction.

Les mawsoniidés géants ont vécu au Crétacé inférieur, entre 150 et 100 millions d’années environ, dans les eaux douces et saumâtres d’Amérique du Sud et d’Afrique, deux continents faisant partie du supercontinent « Gondwana » qui étaient en train de se séparer l’un de l’autre.

Des deux côtés de l’Atlantique central, dans le nord-est du Brésil et au sud-est du Maroc, se rencontrent dans ces falaises des sédiments du Crétacé qui contiennent des fossiles de cœlacanthes mawsoniidés, parfois de grande taille. A gauche, une mission dans la région du Plateau de la Chapada do Araripe au Brésil en 2018 ; à droite une mission dans la région des Kem Kem au Maroc en 2013 (© Ph. Wagneur pour les photos marocaines). La faune des Kem Kem au Maroc contient de nombreux animaux mangeurs de poissons comme on peut le lire ici ou ici, dont les fameux spinosaures. Les poissons de cette faune atteignaient souvent de très grandes tailles.

On pensait jusqu’en 2005 que les derniers mawsoniidés s’étaient éteints il y a une centaine de millions d’années environ quelque part en Afrique ou en Amérique du Sud. Ce fut donc une surprise lorsqu’un petit os provenant d’une fouille dans les sédiments du Crétacé terminal du sud de la France, près du village de Cruzy dans l’Hérault, a été identifié comme appartenant à une mâchoire de cœlacanthe mawsoniidé (Cavin et al., 2005) ! Puis un crâne partiel a été découvert dans un site du département des Bouches-du-Rhône. Il permit d’identifier plus précisément notre cœlacanthe d’eau douce qui s’appellera dorénavant Axelrodichthys megadromos (Cavin et al., 2016). Le nom de ce genre, qui existe depuis 1986, fait référence à M. Axelrod (un mécène de la paléontologie) et le nouveau nom pour l’espèce, megadromos, signifie « grand voie ». Ce nom étrange fait référence à la fois à la dispersion de cette famille depuis les continents du sud vers l’Europe le long d’une « grande voie » et au fait que le fossile a été découvert dans une fouille accompagnant la construction d’une « grande voie » moderne, c’est-à-dire une autoroute ! Ces fossiles datent du Crétacé terminal, soit quelques millions d’années avant l’extinction de masse qui provoqua l’extinction des dinosaures. Plus d’informations sur ces découvertes…

Des cœlacanthes dans le Sud de la France ?

Les fossiles de ces cœlacanthes, bien plus petits que leurs ancêtres gondwaniens, semblaient être jusqu’à peu très rares dans les gisements paléontologique du Sud de la France (comme on peut le lire sur le site Futura Sciences et sur celui du CNRS) d’où sont extraits depuis une trentaine d’années de nombreux restes de dinosaures, de crocodiles, de tortues, d’oiseaux et d’autres espèces. Ma collaboration avec les diverses équipes qui fouillent ces gisements, dont les noms des principaux acteurs figurent dans la liste des auteurs du nouvel article cités ci-dessous (Cavin et al., 2020), m’a permis d’examiner les collections des diverses institutions responsables de ces fouilles, et d’identifier parmi les ossements indéterminés des fragments de cœlacanthes.

Cet ensemble de fossiles relativement important, dont chaque pièce est le résultat d’un travail de longue haleine et représente un objet précieux et unique, a été découvert dans sept gisements au moins localisés dans les départements du Var, des Bouches-du-Rhône, de l’Hérault et de l’Aude. Les âges de ces sites s’échelonnent de 85 à 70 millions d’années environ. En regroupant ces ossements épars, essentiellement des morceaux de crânes, il a été possible de reconstituer le crâne de l’animal. Cette étude vient d’être publiée dans la revue PLOS ONE (Cavin et al., 2020)

A gauche, des éléments isolés du crâne du cœlacanthe Axelrodichthys megadromos et à droite, le crâne en vues latérale et dorsale reconstitué à partir d’ossements découverts dans divers sites du Crétacé supérieur du sud de la France (gris foncé). Les ossements encore inconnus (gris clair) sont reconstitués à partir d’espèces proches (Cavin et al., 2020). On remarque que la boîte crânienne est divisée en deux parties qui s’articulent, une caractéristique des cœlacanthes unique dans la nature actuelle.

En comparant cette espèce avec les espèces proches d’Afrique et d’Amérique de Sud dont il a déjà été question, on peut proposer une reconstitution de l’animal entier. Comme les mawsoniidés n’ont pas évolué rapidement au cours du temps, la reconstitution n’est probablement pas très éloignée de la réalité mais certaines caractéristiques, comme la couleur par exemple, sont bien sûr inconnus.

Reconstitution d’Axelrodichthys megadromos nageant dans les lacs et les rivières du sud de la France au Crétacé supérieur, entre 85 et 70 millions d’années (© L.C.).

Les derniers représentants de cette ancienne famille de cœlacanthe, issue d’une histoire essentiellement sud-américaine et africaine, se sont déplacés en Europe à la fin du Crétacé où ils ont prospéré une dernière fois avant de s’éteindre en même temps que les derniers dinosaures. Mais ces découvertes sont encore partielles et des surprises nous attendent certainement. Pourquoi ne découvririons-nous pas des espèces géantes dans le sud de la France ? Ou pourquoi pas des mawsoniidés survivants de la grande extinction ? Ou encore, pourquoi pas une surprise qu’il m’est impossible de vous annoncer car encore plus surprenante ? L’histoire ne fait que commencer.

 

Article scientifique disponible gratuitement : Cavin, L., Forey, P.L., Buffetaut, E & Tong, H. 2005. Latest European coelacanth shows Gondwanan affinities. Biology Letters. 2005 (1): 176-177. doi: 10.1098/rsbl.200. 4.0287

  Article scientifique disponible sur abonnement : Cavin, L., Valentin, X., Garcia. 2016. A new mawsoniid coelacanth (Actinistia) from the Upper Cretaceous of Southern France. Cretaceous Research. 62 (2016): 65-73.http://dx.doi.org/10.1016/j.cretres.2016.02.002

  Article scientifique disponible gratuitement : Cavin, L., Buffetaut, E., Dutour, Y, Géraldine, G., Le Loeuff, J., Méchin, A., Méchin, P., Tong, J, Tortosa, T., Turini, E., Valentin, X. 2020. The last known freshwater coelacanths: New Late Cretaceous mawsoniid remains (Osteichthyes: Actinistia) from Southern France. PLOS ONE. 2020 15(6). https://doi.org/10.1371/journal.pone.0234183

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