Dinosaures et poissons en Thaïlande

Depuis une quinzaine d’années je travaille en collaboration avec des collègues thaïs sur l’étude de poissons fossiles découverts dans des strates datant du Mésozoïque (l’« ère des dinosaures ») du nord-est de la Thaïlande, une région nommée Isan. Lors d’une mission d’une dizaine de jours au mois de février 2019, nous avons étudié des fossiles découverts ces dernières années dans différents gisements. Une partie du séjour s’est déroulé dans le Centre de Recherche paléontologique de l’Université de Mahasarakham, un haut-lieu des recherches sur les fossiles dans cette région de la Thaïlande. Le laboratoire du centre de recherche est encombrés d’énormes ossements de dinosaures, dont un cousin du Mammenchisaurus chinois, un sauropode (les dinosaures du type Diplodocus) au cou démesurément long qui vivait il y a plus de 150 millions d’années. Mais ce qui nous intéresse ici sont les petits poissons qui nageaient dans les mares où venaient s’abreuver les géants.

Le laboratoire du centre de recherche paléontologique de l’Université de Mahasarakham en Thaïlande encombré d’ossements de dinosaures.

Des poissons de Sin et de Siam

On a notamment découvert des fossiles d’un nouveau membre de la famille des sinamiidés, des poissons du Crétacé inférieur (entre 150 et 100 millions d’années environ) qu’on ne connaît pour l’instant qu’en Asie orientale, c’est-à-dire en Chine, au Japon, et depuis peu en Thaïlande (le préfixe « sin » fait référence à la Chine). Un spécimen presque complet pourra être attribué à une nouvelle espèce qu’il faudra bientôt nommer (peut-être d’un patronyme royal ?). Une espèce de sinamiidé en provenance de Thaïlande avait déjà été baptisée il y a une bonne dizaine d’années du nom de Siamamia naga en référence au Siam, l’ancien nom de la Thaïlande, et à Naga, un serpent mythologique qui nagerait dans les eaux du Mékong et dont des reproductions colorées ornent tous les temples du pays.

Le nouveau sinamiidé en cours de dégagement. Le poisson « revoit » le jour pour la première fois depuis plus de 130 millions d’années !

D’autres petits fossiles correspondant à des ossements isolés devront être assemblés, virtuellement, pour qu’on puisse connaître l’apparence du poisson entier. Il s’agit notamment d’ossements et d’écailles portant de véritables « dents » pointues à leur surface, ce qui les rendent très bizarres.

Petite écaille, vieille d’environ 120 millions d’années et longue d’environ 5 mm, portant des dents émaillées. On ne sait pas encore à quel poisson elle appartient.

Sur le terrain

Puis nous sommes partis quatre jours, en compagnie de chercheurs et d’étudiants, prospecter dans cinq sites de la région de la chaîne « montagneuse » (ou plutôt collinesque » selon les standards helvétiques) des Phu Pan et le long du Mékong.

Prospection et fouille sur le site de Phu Din Daeng (la « Colline à la terre rouge », allez savoir pourquoi…) en février 2019. La température approche ou dépasse les 40°C à l’ombre.

Une journée a été consacré à dégager des fossiles dans l’extraordinaire gisement de Phu Noi. On trouve là des centaines d’ossements de dinosaures, de crocodiles, de tortues et de poissons accumulés dans les méandres d’une rivière il y a environ 170 millions d’années (voir la photo au sommet de la page).

Un chien de passage se prélasse contre une coque de plâtre contenant des ossements de dinosaures bien trop vieux pour qu’il les croque.

Une équipe d’une télévision thaïlandaise a tourné un reportage pour l’émission «Perspectives»  dans le laboratoire du centre de recherche et durant nos travaux sur le terrain, avec en vedette l’homme à l’origine des découvertes de dinosaures en Thaïlande, Adjan Varavudh Suteethorn. Enfin, nous avons passé une journée au Sirindhorn Museum, un imposant musée consacré à la paléontologie dans la région Isan où nous avons étudié les restes crâniens d’une nouvelle espèce de dipneuste, un étrange poisson qui respire à la fois dans l’eau et sur terre.

Les dipneustes n’ont pas de dents individualisées, mais des plaques dentaires. La nouvelle espèce à gauche comparé à Ferganoceratodus martini à droite, une espèce décrite en 2007.

Voilà, cette courte mission fut bien rentabilisée avec plusieurs articles scientifiques en cours de rédaction, la découverte de nouveaux poissons fossiles bizarres et une collaboration entre le Muséum d’histoire naturelle de Genève et l’Université de Mahasarakham qui se renforce au fil des ans.