Le tout premier livre entomologique jamais écrit, Insectorum sive minimorum animalium theatrum, a été fait grâce à Conrad Gessner (1516-1565), un érudit bâlois de la Renaissance. Gessner faisait partie d’un vaste réseau de savants européens qui correspondaient entre eux en latin (la langue des gens de lettres à cette époque). Avec ses correspondants, il échangeait certes des spécimens, mais surtout des dessins : bien plus simples à transporter que des insectes fragiles, susceptibles de se briser ou de perdre leurs couleurs.
Pour réaliser son ouvrage, Gessner a compilé des informations provenant d’autant de sources que possible (notamment des auteurs classiques comme Aristote et Pline), auxquelles il a ajouté ses propres observations. Ses encyclopédies zoologiques en plusieurs tomes intitulées Historiae animalium mêlaient ainsi animaux réels et créatures mythiques. Il n’hésitait pas non plus à copier les dessins d’autres artistes pour faire les siens (le rhinocéros de Dürer étant l’un des plus célèbres).

Rhinocéros dans le livre « Historiae animalium » de Conrad Gessner d’après une xylogravure d’Albrecht Dürer.

A la mort de Conrad Gessner, l’un de ses correspondants, le médecin anglais Thomas Penny (1532-1589) reprit ses notes, ainsi que celles de feu Edward Wotton (1492-1555), pour poursuivre l’œuvre entamée. Penny légua ensuite le manuscrit à son ami Thomas Moffett (1553-1604), un médecin anglais également, qui en proposa une version « définitive ». Cependant, le livre ne fût publié qu’en 1634 par Theodore Mayerne (1573-1655), un médecin originaire de Genève établi en Angleterre en 1606. Les observations et les dessins de Thomas Penny se distinguaient par leur grande qualité car il se basait sur de vrais spécimens.

Dessin de John White inséré dans le manuscrit de Penny.
Xylogravure tirée du livre « Theatrum Insectorum » de l’édition de 1634.
Xylogravure tirée du livre « Theatrum Insectorum » de l’édition de 1658.

Penny hérita de nombreuses illustrations de Gessner, mais malheureusement, les dessins envoyés par ses correspondants étaient d’une qualité très inégale. Certains, comme les aquarelles réalisées par John White (1539-1593) pendant ses voyages en Virginie (une colonie anglaise à ce moment-là), sont d’une finesse remarquable. D’autres dessins, comme ceux de Sir Edmund Knivet laissaient à désirer.

Aquarelle de Tiger swallowaii de John White utilisée dans le manuscrit de Penny.
Xylogravure de Tiger swallowaii dans le livre « Theatrum Insectorum » dans l’édition de 1634.
Xylogravure de Tiger swallowaii dans le livre « Theatrum Insectorum » dans l’édition de 1658.
Xylogravure tirée du livre « Theatrum Insectorum », d’après la description de Knivet, édition de 1634.

A cela s’ajoute un autre problème majeur : les illustrations du livres furent réalisées en xylographie (gravure sur bois) car la gravure sur cuivre était trop coûteuse. A cause de cette technique moins précise, les dessins originaux sont donc beaucoup moins détaillés, rendant ainsi, certaines espèces difficiles à identifier. Et même si les auteurs ont observé la nature attentivement pour créer cet ouvrage, ils continuaient aussi à s’appuyer sur des sources d’auteurs classiques, véhiculant ainsi des idées fausses comme celle selon laquelle les abeilles transporteraient des cailloux pour se stabiliser lorsqu’elles volent par temps venteux !

Pendant ce temps, l’italien Ulisse Aldrovandi (1522-1605) publia en 1602 De animalibus insectis libri septem, cum singulorum iconibus ad viuum expressis. Lui aussi s’appuyait sur son vaste réseau de correspondants savants, et l’on voit clairement, à travers certaines illustrations de son livre, que Gessner, Penny et lui ont eu accès aux mêmes copies d’un dessin original.

Illustration de mante dans le livre « Theatrum Insectorum » de Muffet (édition de 1634), placée dans l’Errata Corrigenda en fin d’ouvrage.
Illustration de mantes dans le livre « De animalibus insectis libris septime » d’Aldrovandi, édition de 1618.

Les gravures de son livre, également faites en xylographie, sont aussi de qualité variable. Aldrovandi a clairement utilisé de vrais spécimens: on peut le constater car il a même reproduit les parties manquantes ou endommagées des animaux qu’il avait sous les yeux (par exemple sur l’illustration de la Renatra ci-dessous, on constate qu’il a représenté l’insecte avec la tête manquante).

Xylogravure de Ranatra dans le livre « De animalibus insectis libris septime » d’Aldrovandi, édition 1618.

Quelques-unes des matrices utilisées pour imprimer le livre d’Aldrovandi sont toujours conservées à Bologne. Elles sont généralement faites en bois de poire.

Malgré leurs imperfections, ces deux livres, marquent une étape importante dans notre compréhension des sciences naturelles et du monde qui nous entoure : les observations directes de la nature commencent à primer sur l’autorité des textes anciens ou religieux. La révolution scientifique de la fin du XVIIe et du XVIIIe siècle s’appuiera précisément sur ce rejet de l’autorité et sur la confiance accordée à l’observation et à l’expérimentation, bien résumée par la devise de la Royal Society de Londres : « Nullius in verba » (« Ne croire personne sur parole »).

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