Interview réalisée par Chloé Richard.

Pourriez-vous expliquer votre travail au Muséum ?

Cela fait environ six ans que je travaille au Muséum. J’y ai réalisé mon travail de Master et puis de Doctorat sous la direction de Manuel RUEDI qui est conservateur au département des mammifères et des oiseaux. Mon travail a visé à répondre à plusieurs questions biologiques concernant différents groupes de chauve-souris. Ce travail inclut une partie en collection et sur le terrain pour acquérir les échantillons, puis une partie en laboratoire pour extraire l’ADN, effectuer des séquençages génétiques, et enfin beaucoup de temps au bureau pour réaliser les analyses statistiques et préparer la publication des résultats scientifiques.

Dans le cadre de mon travail en Master, mes recherches ciblaient la Pipistrelle de Kuhl (Pipistrellus kuhlii), une espèce commune à Genève, à la distribution plutôt méditerranéenne et qui a tendance à remonter vers le Nord. À l’aide de marqueurs mitochondriaux, on a pu identifier deux lignées génétiques majeures. Mon objectif était de savoir si, à ce moment-là, ces deux lignées très divergentes appartenaient ou non à la même espèce. L’ADN mitochondrial ne dit rien à ce sujet : il est transmis uniquement par la mère et n’est donc pas pratique pour identifier les mélanges génétiques de populations. Pour ce faire, j’ai uniquement travaillé sur l’ADN extrait de spécimens de nos collections, très souvent des animaux ramenés par les chats, ou des tissus prêtés par des collègues. Dans le cadre de cette étude, nous n’avons eu besoin d’effectuer aucun prélèvement dans la nature. En utilisant des marqueurs nucléaires en plus des marqueurs mitochondriaux, j’ai pu prouver que ces lignées étaient capables de se reproduire entre elles et appartenaient donc à la même espèce : géographiquement isolées pendant un temps, elles pouvaient depuis tout à fait se remélanger. On a pu conclure que nous n’avions pas à faire une deux espèces cryptiques mais bien à une seule.

Photographies d’une partie de la collection destinée à l’ordre des Chiroptera. Les tubes placés sur les couvercles contiennent le crâne de l’animal.

Mon travail de Doctorat concernait un autre groupe de chauves-souris locales : les oreillards (Plecotus). Il y a actuellement trois espèces qui vivent ensemble sur le bassin genevois :  oreillard gris (Plecotus austriacus), roux (Plecotus auritus) et montagnard (Plecotus macrobullaris). Elles sont très similaires morphologiquement et donc très difficiles à identifier, à tel point que nous pensions qu’elles s’hybridaient peut-être entre elles. Là encore, nous avons choisi de faire de la génétique des populations à l’aide de marqueurs nucléaires, en plus de regarder des caractères anatomiques. J’ai pu voir que ces espèces étaient génétiquement bien distinctes, et qu’elles arrivaient donc très bien à se discriminer, même si nous humains y arrivions difficilement. Dans un second temps, j’ai cherché à comprendre comment des espèces aussi proches, dont la morphologie et le comportement sont adaptés à chasser le même type de proies – des papillons de nuit – pouvaient coexister en un même endroit. En effet, un principe de base en écologie suppose que des espèces ayant la même niche écologique ne peuvent pas vivre ensemble, c’est le principe d’exclusion compétitive. Afin de comprendre leur cohabitation, j’ai donc prélevé des crottes pour identifier génétiquement les insectes composant leur régime alimentaire. On a ainsi pu voir que les différentes espèces d’oreillards partagent beaucoup de leur régime alimentaire quand certaines proies pullulent, mais qu’ils vont chasser dans différents habitats quand les proies sont le moins abondantes et se répartissent donc les ressources pour pouvoir cohabiter.

Qu’est-ce qui vous a motivé à vous diriger vers la mammalogie plutôt qu’une autre spécialité ?

Je m’intéresse aux animaux de toutes sortes depuis très longtemps, c’est la raison pour laquelle je me suis lancé en biologie. Comme pour beaucoup d’amateurs de nature, le premier groupe d’animaux auquel je me suis intéressé un peu plus était les oiseaux : c’est un groupe très diversifié et facile à observer. J’ai réalisé ma monographie de Bachelor sous la direction d’Alice CIBOIS, ornithologue au Muséum, puis dans le cadre de mon travail en Master, Manuel RUEDI proposait un sujet très attirant sur les chauves-souris. Je connaissais très peu ce groupe mais il y avait là la possibilité de découvrir une diversité cachée (« cryptique ») en Europe, ce qui est peu commun ! L’expérience s’avérant concluante, j’ai continué en thèse où j’ai même pu diversifier mes intérêts en m’intéressant au régime alimentaire des chauves-souris et donc à leurs proies : les insectes.

Pipistrelle de Kuhl (Pipistrellus kuhlii) conservée dans de l’alcool

Pourquoi la chauve-souris et pas un autre mammifère ?

Les chauves-souris font partie d’un groupe de mammifères pour lesquels il reste encore énormément de choses à découvrir. Encore aujourd’hui et en Europe, où la faune a pourtant été bien étudiée, on continue à découvrir de nouvelles espèces comme le Murin cryptique (Myotis crypticusdécrite par Manuel RUEDI et ses collègues début 2019 ! On sait à peine comment la distinguer de son espèce sœur, le Murin de Natterer, autant dire qu’on est loin de tout connaître de son écologie et ses comportements…

Auriez-vous comme objectif futur d’élargir vos recherches et étudier des chauves-souris originaires d’autres cantons de Suisse et pays voisins ?

Cela dépend beaucoup des questions auxquelles on souhaite répondre ; pour l’instant les problématiques qui m’intéressaient ne nécessitaient pas de quitter l’Europe, mais seulement de collaborer avec quelques pays voisins. Cela étant, il y a aussi au Muséum des axes de recherche, y compris sur les chauves-souris, qui recourent aux collections d’autres pays ou sur des collectes de terrain à l’étranger. Par exemple, reconstruire l’histoire d’un groupe animal donné et établir les relations de parenté entre les différentes espèces nécessite d’aller échantillonner ses représentants aux quatre coins de la planète.

La Suisse offre-t-elle un bon terrain d’étude pour vos recherches ? Étudiez-vous une espèce spécifique de Suisse ?

Oui, la Suisse est un petit pays mais elle est idéalement située pour apprendre plein de choses à ses voisins. Depuis la dernière glaciation, qui a chassé au Sud l’essentiel des espèces animales, l’Europe a été recolonisée depuis plusieurs refuges glaciaires. L’Europe centrale, et notamment la Suisse, se situe au point de rencontre de routes de recolonisations majeures, ce qui apporte beaucoup de diversité. Nous retrouvons ici des influences méditerranéennes, des lignées pouvant venir des péninsules ibérique, italienne et balkanique. L’étude de ces zones de contact est essentielle dans les travaux de génétique des populations.

Laboratoire d’analyses

Selon vous, quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans votre travail ? (technique, théorique, etc)

Pour ce genre d’études aux analyses coûteuses, la principale difficulté est de trouver les financements. Une autre difficulté majeure concerne les prélèvements sur le terrain,  qui nécessite d’avoir des autorisations pour les bonnes espèces au bon moment, en occasionnant le moins de gêne possible pour des espèces assez sensibles et parfois difficiles à trouver. Au Muséum de Genève, on a cependant la chance d’avoir de riches collections où les spécimens sont accumulés au fil des décennies, et aucun animal n’a été sacrifié pour mes recherches. Nous sommes aussi idéalement dotés côté littérature, avec l’immense bibliothèque chauves-souris dans laquelle on trouve toutes les références bibliographiques que l’on veut.

Seriez-vous intéressé de participer à des projets de vulgarisation scientifique permettant au grand public de se tenir informé des dernières recherches ?

Très, et je le fais dès que je le peux. C’est passionnant de participer à la recherche scientifique, mais il est également essentiel d’en diffuser les résultats. Le Muséum a cette particularité d’avoir à la fois des galeries publiques et des spécialistes de la médiation, mais aussi une aile entière dévolue à la recherche et aux collections, avec des échanges facilités entre ces deux mondes. Au Muséum, les chercheurs de toutes disciplines s’investissent dans la médiation. Pour ma part, je participe avec grand plaisir à la nuit des chauves-souris chaque année à la fin du mois d’août, j’ai pu animer des ateliers du mercredi (animations grand public), etc.

Vous venez d’obtenir votre Doctorat, quels sont vos projets pour la suite ?

Je cherche à enchaîner sur un post-doctorat dans le milieu académique, même si je ne sais pas encore précisément s’il sera à base de chauves-souris ou pas.