Par Mickaël Blanc et Emmanuel Toussaint

Des coléoptères aux mœurs diverses et variées

Au sein de la grande famille des coléoptères Carabidés (Coleoptera, Carabidae), qui compte plus de 40’000 espèces à travers le monde, les genres Carabus, Calosoma et Cychrus ont depuis toujours attiré l’attention des naturalistes. D’abord parce qu’ils sont composés d’espèces souvent de grande taille aux couleurs parfois éclatantes, mais aussi pour leurs mœurs diverses et variées.

Récemment, c’est leur patrimoine génétique qui semble avoir piqué la curiosité des chercheurs. Il cacherait des informations susceptibles de démontrer que ces remarquables coléoptères ont su s’adapter très vite (à l’échelle de l’évolution du vivant) à des milieux de vies parfois extrêmes ou aux bouleversements climatiques de grande ampleur. L’une des conséquences les plus remarquables de ces adaptations semble être le gain et/ou la perte de leurs ailes membraneuses servant au vol. Encore plus remarquable, la perte des ailes semble réversible chez certaines espèces et pourrait être liée à la reproduction. Ainsi, les chercheurs pensent que certaines espèces désormais aptères (=sans ailes) auraient évolué de façon à ce que l’énergie autrefois déployée pour former leurs ailes durant le développement soit réattribuée pour favoriser d’autres adaptations physiologiques, telles que l’augmentation des ressources énergétiques allouées au développement des œufs, pour assurer le bon développement des futures larves dans les milieux pauvres en ressources et où la capacité de voler n’est plus un avantage majeur. Si la majorité des espèces de ces trois genres sont aujourd’hui dépourvues d’ailes membraneuses, quelques-unes ont conservées cette aptitude au vol. Pour comprendre combien de fois la perte et/ou le gain des ailes s’est produit durant l’évolution de ces coléoptères, les chercheurs étudient leurs génomes. Des recherches sont actuellement menées au Muséum pour tenter de mieux comprendre les singularités de ces adaptations et les processus génétiques sous-jacents liés à l’évolution des ailes chez ces insectes.

Phylogénie moléculaire schématique des différents genres de la sous-famille des Carabinae comprenant entre autres les genres Calosoma, Carabus et Cychrus que l’on rencontre dans le canton de Genève. Les genres proches se trouvent en Amérique du Nord et du Sud, en Australie mais également en Nouvelle-Zélande et en Asie.

Ces coléoptères sont actifs généralement de nuit et restent cachés le jour sous les pierres, les morceaux de bois ou la mousse, à l’abri de leurs prédateurs (essentiellement des batraciens, des oiseaux et des mammifères insectivores). Ils sont toutefois capables de se défendre en expulsant un liquide corrosif et nauséabond du bout de leur abdomen. Larves et adultes sont essentiellement carnivores et prédateurs de vers, de chenilles, de mollusques et de petits arthropodes. Leurs mandibules puissantes leur permettent de découper leurs proies et ils éjectent un liquide riche en enzyme qui liquéfie et prédigère les chairs (sans gravité pour l’Homme mais légèrement douloureux). Ils sont capables d’ingérer l’équivalent de leur propre masse corporelle de nourriture quotidiennement. En ce sens ils participent activement à la régulation naturelle des espèces invasives ou non-désirées : on parle alors d’auxiliaires de cultures. On peut donc affirmer sans risque que leur place dans la chaîne alimentaire est très importante, aussi bien comme prédateur que comme proie. Comparée à la plupart des autres insectes, leur longévité à l’état adulte est longue et peut dépasser les 36 mois.

Ces insectes vivent dans des milieux très diversifiés (principalement forestiers et agricoles), du niveau de la mer jusqu’à plus de 2500 mètres d’altitude. Mais leur répartition géographique est limitée par leurs exigences écologiques et l’inaptitude au vol de la plupart des espèces favorise les isolats et limite l’extension des populations. À cela s’ajoute les activés humaines ayant une incidence néfaste sur leur abondance depuis plus d’un demi-siècle. Même si l’on dénombre encore plus de 800’000 individus à l’hectare dans des milieux de qualités, l’usage massif de pesticides, le drainage des zones humides, le morcellement des habitats et les coupes forestières à blanc ont directement participé à faire chuter de plus de 80% la biomasse de ces insectes.

Les entomologistes ont dénombré jusqu’à douze espèces de Carabes, Calosomes et Cychres sur le canton de Genève. Certaines sont bien connues du grand public et d’autres semblent avoir totalement disparu du territoire. Aujourd’hui ces espèces nous sont mieux connues mais leur répartition et leurs exigences écologiques restent à préciser afin de mettre en place des mesures efficaces pour favoriser leur maintien dans l’espace et dans le temps.

 

Petit tour d’horizon des espèces recensées à Genève :

Calosoma inquisitor (© Mickaël Blanc)

Le Calosome inquisiteur (Calosoma inquisitor – Linnaeus, 1758) est un prédateur de chenilles urticantes ou défoliatrices, qu’il chasse de jour sur les arbres et les arbustes des forêts caducifoliées. Il est capable de voler tandis que les larves, prédatrices elles aussi, vivent uniquement dans le sol. La taille des adultes est comprise entre 15 et 30mm. Ils sont généralement de couleur bronze avec des reflets rouges ou verts mais celle-ci peut varier du bleu au noir. Cette espèce est répandue à travers toute l’Europe. En Suisse elle est devenue très rare et désormais considérée comme très menacée. Il subsiste quelques populations relictuelles sur le plateau. A Genève elle a été rarement observée mais le canton abrite ce qui semble être les plus grandes et les plus dynamiques populations de Suisses ; favorisées par des mesures de conservation adaptées aux espèces forestières et par la création de sanctuaires forestiers.

Calosoma sycophanta (© Emmanuel Toussaint)

Le Calosome sycophante (Calosoma sycophanta sycophanta – Linnaeus, 1758) est sans aucun doute le Carabe le plus chatoyant de notre faune. Sa taille varie entre 20 et 35mm. Ses couleurs métalliques sont très caractéristiques, brillantes, bleutées sur le thorax et aux nuances irisées changeantes selon l’orientation et la qualité de la lumière. Tout comme le Calosome inquisiteur, il est apte au vol et c’est un redoutable prédateur de chenilles. Il est considéré comme un allié précieux dans la lutte biologique contre les pullulations et les invasions de processionnaires du chêne et du pin ; à tel point que des élevages ont été entrepris pour exporter et acclimater ce Calosome aux Etats-Unis dès le milieu des années 1920. Malgré des pratiques sylvopastorales évoluant vers une gestion durable des forêts, cette espèce forestière semble en régression dans toute son aire de répartition, d’Eurasie à l’Afrique du Nord et n’a pas été revue à Genève depuis 1976 !

Carabus auratus (© Mickaël Blanc)

Le Carabe doré ou Jardinière (Carabus auratus auratus – Linnaeus, 1760)

Très certainement l’espèce la mieux connue du grand public puisqu’elle était autrefois très souvent utilisée dans les jardins comme prédateur naturel de limaces ; d’où son nom commun de « jardinière ». Le Carabe doré vit dans les haies, sous les branchages ou sous les pierres, souvent en bordure de jardins, de prairies, de pâtures et de terres agricoles. Sa coloration alterne entre le vert et le cuivré, pour une taille comprise entre 20 et 30mm. Bien que l’espèce reste encore bien répandue en Suisse, elle a énormément souffert de l’usage des pesticides et les signalements se font plus rares.

Carabus cancellatus (© Mickaël Blanc)

Le Carabe treillissé (Carabus cancellatus – Illiger, 1798)

Ce carabe cuivreux de taille moyenne (environ 25mm) occupe une large partie du plateau, à l’exception du canton de Genève où il n’a été signalé qu’une seule fois en 1899 ! Il a une abondance très diverse, au point de pouvoir être commun dans certaines zones géographiques (aux alentours de Berne par exemple) ou au contraire être particulièrement rare. Il fréquente des habitats très diversifiés tels que des bois, des prairies, des marais ou encore des haies bocagères, mais il reste cantonné en dessous de 1000m d’altitude. Si l’espèce semble rare, voir disparue du canton, c’est qu’elle y serait en limite de répartition et que les connectivités et la qualité des habitats actuels ne lui permettent pas de s’implanter à nouveau durablement.

Carabus coriaceus (© Mickaël Blanc)

Le Carabe chagriné (Carabus coriaceus coriaceus – Linnaeus, 1758)

Avec une taille pouvant excéder les 40mm, c’est le plus grand et le plus gros de nos carabes. Il est de couleur uniformément noire et est largement répandu en Suisse, à l’exclusion des Alpes puisqu’il atteint rarement l’étage collinéen. Considéré comme non menacée, on observe une tendance de distribution négative dans certaines régions et son abondance reste à surveiller. Le Carabe chagriné est actif au printemps et à l’automne et semble peu exigeant sur la nature de ses biotopes. On peut l’observer aussi bien en forêt qu’à proximité des habitations. Incapable de voler, ses longues pattes lui permettent toutefois de parcourir de longues distances à la recherche de ses proies, surtout de gros mollusques tel que l’escargot turc, une espèce invasive qui entre en compétition avec nos espèces indigènes. Cette tendance à la dispersion et sa corpulence font de lui une proie de choix souvent consommée par les rapaces et les petits mammifères sauvages.

Carabus intricatus (© Mickaël Blanc)

Le Carabe embrouillé (Carabus intricatus intricatus – Linnaeus, 1760)

Cette espèce n’avait plus été revue à Genève depuis 1960, jusqu’à ce qu’elle soit de nouveau récemment observée sur les bords de l’Arve (Blanc, 2013). Ce grand carabe, d’une taille dépassant souvent les 30mm est noir aux reflets et bordures élytrales bleus ou violets. Il est essentiellement forestier et vit en plaine et à moyenne altitude. Il est largement répandu en Suisse mais surtout présent dans le Valais, au Tessin et dans la région bernoise. Ailleurs il peut être sporadique, voir rare comme c’est le cas à Genève. Il apprécie les milieux chauds mais on peut occasionnellement le rencontrer dans des milieux humides. Contrairement à la plupart des autres carabes, qui recherchent l’humidité et la proximité du sol pour hiverner, il n’est pas rare de débusquer cette espèce en hauteur, sous l’écorce décollée d’arbres morts sur pied.

Carabus monilis (© Mickaël Blanc)

Le Carabe bijoux (Carabus monilis – Fabricius, 1792)

C’est l’une des espèces de carabes les plus variable de notre faune, que ce soit en termes de couleur, de taille ou de sculpture élytrale. Le Carabe bijoux préfère les zones ouvertes tels que les haies bocagères, les friches et les prairies. Il est très largement répandu sur le plateau mais rare et sporadique ailleurs. A Genève, il n’a été observé qu’à de très rares occasions et dans des parcelles forestières très éloignées, ne favorisant pas les échanges entre populations. Celles présentes dans les bois de Jussy semblent suffisamment denses et actives pour ne pas voir disparaître du canton cette magnifique espèce.

Carabus nemoralis (© Mickaël Blanc)

Le Carabe des bois (Carabus nemoralis nemoralis – O.F. Müller, 1764)

C’est un Carabe oblong de taille moyenne (entre 20 et 26 mm), souvent bicolore, alternant entre le brun, le bleu, le vert, le bronze ou le pourpre. Son écologie et sa répartition sont semblables au Carabe bijoux, à la différence qu’il s’acclimate aussi parfois dans des biotopes de petites tailles, comme des jardins ou des parcs urbains. On l’observe sous les pierres, les mousses, les troncs abattus et les feuilles mortes. Il chasse de petites proies (escargots, limaces, petits invertébrés, etc.) dès la fin de l’hiver jusqu’en automne. Depuis son introduction accidentelle en Amérique du Nord au XVIIIe siècle, le Carabe des bois s’est répandu du Québec jusqu’à la Californie. En dépit de son caractère envahissant, il y est perçu comme un moyen biologique efficace pour protéger les cultures.

Carabus violaceus (© Mickaël Blanc)

Le Carabe violacé (Carabus violaceus – Linnaeus, 1758)

Cette espèce longue de 20 à 40 mm est caractérisée par des élytres noirâtres finement granuleux, aux marges métalliques violettes, bleues ou vertes. Il se cache le jour sous les pierres ou les végétaux. Comme sa larve, il chasse la nuit les limaces, les escargots, les vers et autres invertébrés. L’adulte est visible de juin à octobre jusqu’à 1200m. C’est une espèce essentiellement forestière, présente sur le plateau, au Tessin et dans les Grisons. Le Carabe violacé n’a plus été observé à Genève depuis 1924, alors qu’il est abondant dans les forêts françaises limitrophes, et semble en régression dans la quasi-totalité de son aire de répartition suisse.

Carabus auronitens (© Mickaël Blanc)

Le Carabe à reflets d’or (Carabus auronitens – Fabricius, 1792)

Cette espèce n’est pas connue du Tessin et a été récemment découverte dans le canton de Genève (Blanc, 2018). En Suisse, elle se rencontre à l’étage collinéen et montagnard, dans les forêts de résineux, mais elle descend et s’acclimate parfois en plaine dans les parcelles enrésinées.  La taille du Carabe aux reflets d’or est le plus souvent comprise entre 20 et 30 mm. Malgré son nom vernaculaire, l’espèce n’arbore que de façon subreptice les reflets du précieux métal, mais sa livrée rivalise sans mal avec celles des plus belles pierres précieuses ! Généralement vert avec des côtes noires prononcées, son thorax peut  souvent être rouge ou cuivré. On l’observe plus facilement l’hiver, dans les vieilles souches et les troncs pourris de conifères. Sa répartition à Genève est à préciser car il est fort probable qu’elle se soit également implantée dans d’autres grandes forêts du canton depuis les forêts françaises, où l’espèce est très commune à toutes altitudes.

Cychrus attenuatus (© Mickaël Blanc)

Le Cychre élancé (Cychrus attenuatus attenuatus – Fabricius, 1792)

Bien que largement répandu en Suisse, l’espèce n’est jamais abondante. Elle n’a été observée qu’une seule fois à Genève, en 1989 ! D’un brun-noir bronzé et de petite taille (entre 13 et 20mm), elle est particulièrement discrète. C’est au printemps et en automne qu’on a le plus de chance d’observer le Cychre élancé, en soirée et la nuit quand il part à la recherche de nourriture. Les larves et les adultes sont de grands prédateurs de limaces et d’escargots. Si leur abdomen est renflé et arrondi, leur avant corps lui est étroit et profilé de façon à s’insérer profondément dans la coquille de leurs proies. On rencontre ce Cychre à toute altitude, dans des forêts ombragées et humides.

Cychrus caraboides (© Mickaël Blanc)

Le Cychre à allure de carabe (Cychrus caraboides caraboides – Linnaeus, 1758)

Cousin de la précédente espèce, il vit aussi dans les forêts et les bois humides, mais on l’observe parfois dans des lisières plus séchardes. L’insecte est d’un noir mat ou légèrement luisant et mesure entre 15 et 20 mm. Largement distribué en Suisse, le Cychre à allure de carabe est à peine plus fréquent à Genève que le Cychre élancé. Il consomme principalement des escargots mais également des vers, d’autres petits insectes et des charognes. Lorsqu’il est dérangé, il émet un crissement en faisant bouger son thorax de haut en bas. Il passe l’hiver dans du bois carié, à l’abri du froid et estive dans la litière, si les températures sont trop élevées.

 

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