Louis Jurine, un savant renommé

Louis Jurine (1751-1819) était un genevois remarquable: non seulement, c’était un médecin reconnu dans toute l’Europe (Napoléon lui a même décerné un prix en 1807), mais aussi un naturaliste renommé, un professeur à l’académie de Genève (qui est aujourd’hui l’Université), l’un des membres fondateurs de la Société de Physique et d’Histoire Naturelle de Genève, mais également l’un des fondateurs du Muséum. Il a même publié un mémoire sur l’allaitement artificiel en 1788 et fondé l’Hospice de la maternité en 1807.

Planche 3. Megacyclops viridis (Jurine, 1820) et Macrocyclops fuscus (Jurine, 1820).

Une passion microscopique: les monocles

Parmi les multiples sujets étudiés par Jurine, on trouve les micro-crustacés d’eau douce. Sa monographie sur les «Monocles» a été publiée juste après sa mort en 1820. Dans la préface, il y écrit: «Il y a bien des années que j’ai entrepris l’étude des Monocles qui se trouvent aux environs de Genève, et depuis ce moment il est peu de jours que je ne m’en sois occupé avec un nouveau plaisir. Un tel intérêt peut paraître surprenant au premier coup-d’œil, mais si l’on considère le nombre et la petitesse de ces animaux, on sentira qu’il a fallu bien du temps pour acquérir des notions un peu exactes sur leur organisation et leurs mœurs. Il n’en est pas d’un objet microscopique comme d’un autre qu’on aperçoit à la simple vue. La difficulté est bien plus grande quand il faut étudier des animaux toujours en mouvement, les surprendre dans l’exercice de leurs fonctions, et en connaître les organes sous leurs différents rapports.».

Louis Jurine.

Ces Monocles dont parle Jurine sont en réalité un mélange de différents groupes de petits crustacés: les copépodes et les cladocères. Bien qu’il les ait séparés en deux divisions et trois familles, il a tout mis dans le même genre, le Monoculus de Linné, malgré le fait que des scientifiques comme Otto Müller (1730-1784) ou Pierre-André Latreille (1762-1833) aient déjà proposé une classification plus diverse de ces animaux.

Planche 12 Simocephalus vetulus (Müller, 1776) et Moina brachiata (Jurine, 1820).

Découvertes

Jurine a gardé des spécimens vivants, pour faire ses observations et expériences. Ainsi, il a pu corroborer plusieurs théories :

  • La reproduction se fait via un accouplement, et non par parthogénèse. Il suffit d’un seul accouplement pour féconder plusieurs pontes d’œufs.
  • L’observation des femelles de Cyclops rubens a démontré qu’elles pouvaient pondre en moyenne 40 œufs, et faire jusque à neuf pontes pendant leur vie.
  • Jurine a également pu observer que le temps nécessaire à l’éclosion des œufs variait au cours de l’année (par exemple, elle est plus rapide pendant les mois les plus chauds).
  • Il a constaté que le ratio des sexes des œufs était d’un mâle pour trois femelles.
  • Jurine a calculé qu’une femelle qui a commencé à se reproduire en janvier a produit 240 petits avant de mourir en mai, que la prochaine génération de femelles produirait 57 600 petits et qu’à la fin de l’année, la première femelle aurait théoriquement produit 3 331 641 840 femelles et 1 110 547 280 mâles.
  • Il constata également que ces micro-crustacés pouvaient parfois manger leurs progénitures si celles-ci se trouvaient sur son passage.
  • Il suivit leur évolution et se rendit compte que les genres Naupilus et Amymone de Müller étaient en fait des juvéniles (qu’il a faussement appelé «têtards»).
  • En utilisant des récipients expérimentaux contenant de la boue et de la mousse, il a démontré que si l’eau s’évaporait mais que la boue restait humide, les animaux pouvaient survivre, mais que si celle-ci séchait complètement, alors ils mouraient.

Christine Jurine, une illustratrice de talent

Ces observations et descriptions laborieuses ont été beaucoup enrichies par les merveilleuses illustrations publiées avec le texte. C’est sa fille, Christine (1776-1812), qui a fait les illustrations pour tous les travaux de son père.

Planche 1 Mâle et femelle de Cyclops rubens Müller, 1785 avec leurs œufs et larves à des stades différents.

Une note des éditeurs disait à son propos: «Depuis que la célèbre Marie Sybille de Mérian traversa les mers en 1699, pour aller observer et peindre les insectes des environs de Surinam, Mademoiselle Jurine est peut-être la personne de son sexe qui a le mieux mérité des naturalistes par ses nombreux dessins relatifs à l’Histoire naturelle. Elle joignait aux talents d’un artiste l’art, plus difficile qu’on ne pense, de bien observer; aussi ses dessins ne se recommandent-ils pas moins par l’élégance que par une exactitude sévère. M. Jurine a dit plus d’une fois, à quelques-uns de ses amis, qu’en travaillant à la publication de son ouvrage, sur l’Histoire des Monocles, il avait beaucoup moins en vue ce qui lui était personnel que d’élever, un monument à la mémoire de sa fille bien aimée, qui avait participé à tous ses travaux en histoire naturelle. Mademoiselle Jurine réunissait, à des talents si distingués, les qualités du cœur les plus aimables et les vertus les plus accomplies. Les soins touchants qu’elle donna à sa mère, lorsque celle-ci devint infirme et l’empressement extrême qu’elle mit à la servir dans la maladie qui la lui ravit, portèrent visiblement atteinte à sa santé, d’ailleurs très délicate: elle ne survécut en effet que cinq semaines à sa mère, et mourut avant d’avoir atteint 37 ans accomplis, laissant son malheureux père plongé dans l’affliction la plus profonde». David Damkaer (2002) a donc intitulé son chapitre sur Jurine «Monument to a much-loved daughter», ce qui signifie «Monument à une fille bien-aimée».

Planche 4 Diaptomus castor (Jurine, 1820).

Christine Jurine a travaillé avec d’autres naturalistes genevois, et la monographie sur les Monocles inclut aussi un «Mémoire sur le Chirocéphale» par Bénédict Prevost avec les illustrations de Christine. Les planches de la publication étaient préparées par Louis Anspach (1795-1873), graveur et miniaturiste genevois. André Jurine (1780-1807), l’un des fils de Louis, était aussi médecin et naturaliste, et a lui aussi publié sur les crustacés d’eau douce.

Jurine a nommé quatre variétés (maintenant considérées comme des espèces) et 24 espèces. Cependant, comme il a effectué ses observations sur des spécimens vivants, ceux-ci n’ont pas été préservés dans sa collection et il n’y a donc pas de trace des spécimens type (en revanche, les hyménoptères de sa collection, qui ont fait l’objet d’une publication en 1807, sont toujours au Muséum).

Planche 20 Chirocephalus diaphanus (Prevost, 1803).

Il est donc difficile d’identifier correctement les monocles décrits à l’époque avec la classification actuelle: certains sont classés dans la bonne espèce, d’autres sont des synonymes plus récents et enfin, les autres spécimens sont restés inclassables, malgré les efforts de Lindberg pour retrouver des sujets aux mêmes endroits où Jurine a pris ses échantillons.

 

Sources :

→ Damkaer, D.M. 2002. The Copepodologist’s Cabinet. A biographical and bibliographical history. American Philosophical Society, Philadelphia. xix + 300 pp.

→ Jurine, L. 1807. Nouvelle méthode de classer les hyménoptères et les diptères. J.J. Paschoud, Genève. 324 pp, 14 pls.

→ Jurine, L. 1820. Histoire des Monocles, qui se Trouvent aux Environs de Genève. J. J. Paschoud, Genève et Paris. xvi + 260 pp., 22 pls.

→ Lindberg, K.  1962. Cyclopides (crustacée copépodes) des environs de Genève avec une liste des espèces rapportées de Suisse. Archives des sciences 15: 259-276.

→ Müller, O.F. 1785. Entomostraca seu Insecta Testacea, quae in aquis Daniae et Norvegiae reperit, descripsit et iconibus illustravit Otho Fridericus Müller. F.W. Thiele, Lipsiae & Havniae. 134 pp., index, pls. 1-21.

→ Sigrist, R., Barras, V. & Ratcliff M. (eds) 1999. Louis Jurine, chirurgien et naturalist (1751-1819). Georg, Genève. 494 pp.

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